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11/08/2008

Un père

C’était en 1960, le fils faisait ses classes au camp de Carpiagne, prés de Marseille. Il apprenait le maniement des armes, à tirer juste, comment marcher au pas, obéir aux ordres et comment les donner.

Il avait 20 ans, était fin prêt pour le bateau, l’Algérie et pour ce qu’il considérait comme une aventure.

Le père avait 48 ans, un homme solide de taille moyenne. Il levait les yeux, très verts et très clairs, parfois très durs, pour voir son fils, un grand type au beau visage insolent. À ce moment là, on pouvait y lire de l’admiration.

Le fils lui ne voyait rien, il venait de vivre ce qu’il croyait être le pire moment de son existence. Il se trouvait là, en uniforme, sur le trottoir devant le Palais de Justice de Marseille. Il en était sorti libre et avait peine à croire que son affaire, vielle de trois ans, trouvait enfin son épilogue.

Lorsqu’il avait présenté sa convocation à son capitaine pour obtenir une permission,  celui-ci avait clairement montré sa déception : « Et moi qui vous ai nommé brigadier ! Il est temps que vous preniez le bateau. Je vais vous choisir un endroit à votre mesure ! »

C’est bien plus tard qu’il comprit ce que cela signifiait en se retrouvant dans un « Commando de chasse » dans les forêts de Chênes liége prés de Collo.

En attendant, il respirait, son père l’avait bien défendu. Il avait admis qu’il ne s’en occupait pas assez, qu’il lui laissait trop de temps libre. Il n’avait pas dit qu’il faisait deux journées pour nourrir sa famille et que l’une était du « travail au noir ».

Bref, il disait que si son fils avait fait des bêtises, c’était de sa faute. Le reste était passé comme une lettre à la poste, trois mois avec sursis, juste pour s’être retrouvé dans une voiture volée par un autre.

A l’époque, on ne savait pas encore ce que c’était que les admonestations et on ne plaisantait pas avec la propriété privée.

Le père était fatigué, la lassitude et l’angoisse se lisaient sur ses traits tirés. Il avait peur pour son fils. Il pensait à celui du voisin qui n’en était pas revenu. On racontait qu’il avait été jeté dans un puits, le sexe coupé et mis en bouche de force.

Ce fils, qu’il aimait par-dessus tout, allait prendre un bus, rejoindre le camp et demain peut être partirait-il pour toujours.

Il s’efforçait de ne rien montrer. Il chiffonnait dans sa poche quelques billets péniblement économisés qu’il voulait lui donner. L’avocat avait coûté cher !

Toute sa vie il avait fait face, les poings serrés, toujours levés prêt à frapper. Un dur, le « parti » seul avait longtemps compté pour lui et puis il y eut cette femme si belle et si jeune qui lui avait donné deux enfants puis, s’en était allée.

Il avait refait sa vie, il le fallait bien et de nouveaux enfants étaient venus, le « piége » s’était refermé. De belle et insouciante, la vie était devenue harassante, le temps avait passé, son fils qui lui rappelait tant sa femme était devant lui et il partait.

Il y eut alors un appel qui les éloigna tous deux de leurs pensées : « Et Steff, c’était le surnom du fils, viens voir un peu ! »

De l’autre côté de la rue, un garçon leur faisait signe et le fils docile s’avançait, s’apprêtant à obéir.

C’est alors qu’une main ferme s’abattit sur son épaule et le maintient solidement. Le fils se retourna, c’était le juge, mais en civil. Une brusque terreur le saisit et il se laissa conduire auprès du père, les jambes tremblantes.

« Ta place est ici, avec ton père, pas avec ce voyou. Il est temps que tu comprennes si tu ne veux pas te retrouver encore devant moi » Ceci dit, il le lâcha et s’en alla.

« Allez viens fiston, ne restons pas là dit le père, voilà ce que j’aurai du faire depuis longtemps et ce que je n’ai pas su faire, j’espère que l’armée s’en chargera. »

Il le prit par le bras et il partirent tout les deux.

La semaine qui suivit, le fils embarquait sur le « Ville d’Alger. »