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13/10/2010

Les chemins de l'avenir

Bonjour,

J'ai terminé mon troisième ouvrage, « la chaise » c'est l'histoire d'un homme qui découvre une chaise « bizarre » dans la cave de son HLM. Il la nettoie, l'arrange un peu et la transforme en quelque sorte. Le problème c'est que cette chaise se met à le transformer lui aussi.  En fait c'est un média, un passage peut être, un espèce de miroir d'Alice au pays des merveilles, ou alors un prie dieu comme dit mon ami Daniel de Strasbourg !

Tout le monde me dit que c'est un bon bouquin, alors je l'ai envoyé à des éditeurs. J'ai attendu trois mois ! Ils m'ont tous répondu que mon livre était bien, mais pas dans « leur ligne rédactionnelle »

Alors j'ai téléphoné et j'ai compris...Dans mon livre, il est question de lutte contre les mafias des cités, de terroristes et d'énergie libidinale, celle que nos grands « patrons » ont dévoyée au bénéfice de la consommation. Pas besoin de vous faire un dessin. Ce livre comme les précédents n'est pas « bien pensant ».

Alors comme les autres, je vais l'éditer à compte d'auteur !

Voyez les titres !

Le premier s'intitule : "L'Educateur Sportif interpellé" et il traite de la faillite de l'EPS (Education Physique et Sportive) 200 exemplaires !

Le second : « Les chemins de l'avenir » dit une chose toute simple. Le passé contient en germe l'histoire du futur et il le démontre. Il couvre trois périodes, la guerre d'Algérie de 1960 à 1964, la période actuelle, criante de ressemblance au point que l'on pourrait penser que le héros possède un art divinatoire.  Et enfin le futur des années 2040, pas du tout piqué des vers !

Au début,  j'étais enthousiaste, mais là aussi, j'ai du déchanter, les éditeurs ont dit niet ! Trop sulfureux !

Alors j'ai pris une décision ; je vais faire ma promotion moi-même ! Et si d'autres ont des bouquins sulfureux...mais bien écrits :-)) ! à diffuser, qu'ils me fassent signe ! Ensemble on a plus chaud !

Je vais vous adressez trois extraits des « chemins de l'avenir ». Le premier se passe en Algérie. Le héros Adrien est près de la quille. L'OAS (organisation de l'armée secrète)  recrute. Joseph, son ami, un appelé y croit encore. Il veut répondre présent à la promesse faite à ses amis Harkis !

Si vous aimez, dites le moi j'enverrais la suite !

Bonne lecture !

9

Un système, qui n'a pas en lui les moyens de changer et de traiter les problèmes nouveaux, est condamné soit à la régression, voire à la mort, soit en se dépassant lui-même à la métamorphose. En refusant la régression, en résistant à la mort, œuvrons pour la métamorphose.

Edgar Morin

Le joli mois de mai est arrivé. Le temps est splendide, la mer et le ciel sont bleus et il fait bon vivre à Collo.

Ce temps passe vite quand on a plein de bonnes choses à faire ensemble ou à se raconter.

Adrien se lève toujours tard et il a toujours en face de lui son copain Michel. C'est devenu un rite pour eux. Ils se lèvent vers 9 heures environ et, à tour de rôle ils préparent le café qu'ils boivent corsé et bien sucré sur une table roulante disposée entre les deux lits.

Il ne leur manque rien, pain, beurre, confiture, qu'ils se procurent sans la moindre difficulté à l'intendance.

Joseph se joint souvent à eux, mais la plupart du temps, avec Auguste, ils sont sur les routes, en compagnie du lieutenant de Monvert.

Adrien a eu de la chance. Ou plutôt, Michel a bien travaillé. Il a réussi à persuader son supérieur de le faire affecter au central radio, à deux pas de leur « piaule ».

On traverse une cour puis on passe sous un petit porche près de la morgue improvisée, dont on condamne le passage, lorsqu'on prépare les morts avant de les expédier en métropole. On dit d'ailleurs que les parents payent le drapeau et le cercueil. Mais cette information n'est pas vérifiée, dit Michel, il ne faut donc pas la considérer comme vraie.

Adrien fait les 3/8 et, le seul inconvénient c'est le quart de nuit. Il faut être très concentré et donc en forme. Ce ne sont pas des débutants qui sont derrière les « vibros », surtout la nuit à cause des brouillages et il faut faire le tri entre les messages amis et ceux des ennemis qui inondent les fréquences avec des faux.

Tout un art de la graphie qu'Adrien a un peu perdu durant son inaction. Pourtant cela revient vite, grâce à ses courtes séances d'entraînement.

Il sait maintenant que, quoi qu'il arrive, il ne risque plus grand-chose. Enfin, dernier avantage : il est à la source pour les informations.

Pendant le putsch des généraux, les communications étaient coupées avec la métropole, c'est lui qui a pu passer un message de fidélité au gouvernement légitime car il avait un code personnel avec un appelé, resté en métropole, avec qui il avait fait son 251. Ce dernier l'a reconnu grâce à sa frappe et leur code.

Le tragique putsch des généraux du 21 au 26 avril 1961 est encore présent dans toutes les mémoires. Dernier sursaut de l'armée française encore une fois bafouée, dit le lieutenant de Monvert, affecté définitivement au 75e.

Dans moins d'un mois, c'est la quille pour Joseph enfin sergent. Il a renoncé pourtant à s'engager : » Plus la peine, dit-il, c'est foutu. Michel avait raison, il faut se faire à cette idée. »

Le lieutenant de Monvert est toujours lieutenant, quant à Ahcène, un matin il a disparu avec armes et bagages.

Avant de s'envoler, la veille, il a remis une « Rose des Sables « à Joseph et lui a dit : » Sarah croya » ce qui veut dire : santé mon frère !

Le lendemain, quand il a appris la nouvelle, Joseph a pleuré comme un gamin. Pendant une semaine personne n'a pu lui parler.

Une semaine, ce n'est pas l'éternité et Joseph a vite repris ses habitudes au point où l'on se demande si réellement il a renoncé à rempiler.

Il ne manque pas une occasion de sortir en « mission », ce que personne ne lui demande à présent.

Même Auguste ne manque pas de faire observer qu'il prend trop de risques et qu'il devrait penser sérieusement à la « quille ».

Il lui arrive fréquemment de monter ses propres opérations et, semble t-il avec plus de succès que le lieutenant de Monvert; au point que celui-ci en prend ombrage et se demande d'où proviennent ses informations.

Mais Joseph garde jalousement ses renseignements pour son usage personnel. Lorsque ses amis le questionnent un peu trop, mais aussi lorsqu'ils lui rappellent qu'il va bientôt rentrer chez lui et qu'il ferait bien de prendre un peu de recul, il répond qu'il sait ce qu'il fait et se renferme dans son mutisme.

Peu à peu d'ailleurs, Michel et Adrien se rendent compte qu'il les évite ; de même qu'Auguste qui semble, à présent, très embarrassé lorsqu'on le presse un peu trop de questions.

Michel, généralement bien informé, apprend enfin un jour qu'il a constitué un « stick » très actif avec Auguste, Mario, Carol et quelques autres.

Le groupe est placé directement sous le commandement du lieutenant de Montvert, et les ordres sont : de l'action, encore de l'action !

De ce fait, pratiquement libre de ses mouvements dans cette période tourmentée, Joseph ne s'en prive pas. Dans la désorganisation qui a suivi le putsch des généraux, qui a tourné court mais qui a laissé des blessures profondes bien loin d'être refermées, les contre-ordres suivent invariablement les ordres. L'efficacité ne réside plus dans des actes collectifs et organisés ; mais dans des initiatives individuelles incontrôlées comme celle du lieutenant de Monvert et de Joseph.

Les régiments d'élite tels que le 1er REP, le 14e RCP ont été dissous et les hommes dispersés. Privés de leurs meilleurs officiers emprisonnés ou en fuite, ils tentent de se regrouper au sein de leurs nouvelles unités, ce qui ne va pas sans générer de nouvelles tensions.

Ce climat propice permet au lieutenant de Monvert, qui a troqué son béret rouge contre un béret noir, de ne rien refuser à Joseph.

Ce dernier dispose du meilleur équipement possible. Avec Auguste comme chauffeur, Mario et Carol en escorte, il circule dans sa jeep personnelle, munie d'un puissant émetteur récepteur et d'une mitrailleuse légère AA 52, montée sur affût.

Ses hommes et lui n'ont plus rien de militaire, du moins dans leur habillement. Ils s'identifient parfaitement à leur environnement dans lequel ils disparaissent plusieurs jours ensemble et se rendent sans escorte dans les endroits les plus dangereux.

Ils sont souvent à Philippeville pour de mystérieux rendez-vous qui inquiètent beaucoup Adrien et Michel.

Rapidement, les opérations conduites par Joseph et ses hommes auxquels le lieutenant de Monvert a adjoint quelques parachutistes de l'ancien 14e RCP, s'avèrent être un grand succès.

Une d'entre elles, conduite avec le commando 102 installé dans le nord constantinois, près du village de Bou Djema, a pour résultat la mort de seize adversaires. Sept autres sont fait prisonniers et de nombreuses armes et munitions sont saisies.

 

Les commandos, dont celui de Joseph, ont été héliportés sur des hauteurs et chargés de boucler les issues.

Les rebelles localisés dans des grottes par une section spécialisée avec un groupe canin, tentaient de s'échapper. Ils ont alors été traqués par les commandos.

Joseph et ses hommes ont, cette fois, poursuivi les rebelles sans relâche et pas un ne s'est échappé. Ils ont à eux seuls fait trois prisonniers et dû abattre cinq des nationaux qui résistaient vaillamment.

Les combattants portaient des tenues de l'ALN, preuve que la frontière était redevenue perméable.

Drôle de guerre, où des hommes luttent et meurent encore, alors que les chefs savent l'inutilité de ces derniers combats.

C'est pourtant durant cette période que l'armée française réussit le mieux sa mission d'éradication des bandes rebelles. L'objectif est, dit on, de donner à la France une position de force dans les négociations en cours.

Joseph volait donc de succès en succès. Le mois de décembre 1961 était venu, le temps du retour était passé et il était toujours « libérable », il allait même être nommé sergent-chef !

- L'armée est pleine de surprises, dit Adrien !

- Mais non, lui répond Michel ! Ce n'est pas le premier qui fera plus de vingt-huit mois, c'est prévu dans le règlement, j'ai vérifié !

- Ca va mal se terminer, reprit Adrien, et puis je ne sais pas ce qu'il trafique à Philippeville. Je crains qu'il ne s'acoquine avec les dissidents, ces désespérés de l'O. A. S.

- Il y a des chances ! Avec de Monvert c'est logique, il va chercher à créer un réseau. Je suis persuadé qu'il est derrière Joseph et qu'il le manipule dans cet objectif. Les négociations ont repris, de Gaulle relâche des prisonniers F.L.N. Cela va aller très mal entre l'OAS et les Djounouds. Ici, Joseph sera en première ligne. Malheureusement je ne pense pas que l'on puisse faire quelque chose pour le prévenir afin qu'il renonce.

- Je crois qu'il faut encore essayer. Avec Auguste, nous en avons encore pour deux mois environ, toi aussi d'ailleurs. Tu t'imagines s'il leur arrivait malheur et que nous n'ayons pas tout tenté ?

Ce type est un vrai idiot. Quand je pense qu'il me disait de me tenir tranquille, de ne pas jouer au héros, le voilà qui fait le contraire !

Et Auguste, incroyable celui là ! Avant il se passionnait pour la religion, maintenant il se passionne pour la guerre, c'est à n'y rien comprendre !

- C'est pourtant clair, Adrien ! Un type passionné par une idée sera passionné par une autre idée, dès qu'il aura abandonné la première. C'est ainsi par exemple, qu'un communiste passionné par la lutte des classes et la propriété collective, deviendra un fervent conservateur dès qu'il aura acheté sa maison avec un bout de jardin.

C'est ça l'ascenseur social ! Regarde Joseph, il est devenu sergent et sera bientôt sergent-chef. Il est quelqu'un, il est passionné par l'armée car reconnu, admiré. Il ne peut plus la quitter, c'est comme une drogue à présent, plus moyen de s'en échapper.

Il est dépendant et Auguste est dans le même état, mais lui, en plus, il s'est trouvé une nouvelle mission, rédemptrice en quelque sorte !

Tu vas avoir du travail pour les faire revenir aux réalités !

 

Adrien n'eut pas trop à attendre pour avoir un entretien avec Joseph. Le lendemain soir, alors qu'il venait de prendre son quart et notait les consignes, Joseph et Auguste sont arrivés au central pour lui parler. Le trafic était insignifiant et le collègue relevé voulait bien rester un peu.

On peut aisément comprendre l'impact que les deux « baroudeurs » avaient sur un « administratif » qui ne connaissait que son siège rembourré, le silence de la salle radio et les propos feutrés de son chef de quart. Celui-ci se garda d'ailleurs bien de faire remarquer que l'accès au central était réservé au personnel habilité.

Ils sortirent sur le pas de la porte, suivi par les regards admiratifs du personnel de permanence. Adrien pensa alors à ce que disait Michel et sans doute avait-il raison.

Comment ne pas être grisé par ce culte du héros, cette admiration de la part de celui qui se contente d'assurer sa tâche quotidienne sans penser qu'elle a une importance au moins égale à celle de ceux qu'ils admirent pour leurs qualités jugées exceptionnelles et qui le sont probablement ?

Joseph ne perdit pas de temps :

- Adrien, j'ai besoin de toi ! Tu connais le C9 qui est monté sur ma Jeep. En phonie, sur des distances moyennes, pas de problèmes. Auguste s'en sort très bien. Mais là, ce soir, nous allons plus loin et on ne peut passer qu'en « graphie ».

Auguste n'y connaît rien en morse, il faut donc que tu viennes avec moi car nous aurons probablement besoin d'appeler des renforts. J'ai arrangé le coup avec de Monvert, il te couvre et je suis sûr que tu peux trouver un remplaçant !

Adrien resta un long moment sans rien dire regardant ses deux amis dans les yeux et ne sachant que dire.

Comme à l'accoutumée, il avait de la peine à dire non. Pourtant, le cœur triste, il savait qu'il ne devait pas céder et tenter même de les faire renoncer.

Pourtant, rien n'y fit, ses arguments tombaient à plat. En dernière ressource, il tenta une dernière manœuvre :

- De toute façon personne ne voudra, ni ne pourra venir avec toi ;
renonce, c'est fini et tout le monde le sait, ce que tu fais ne sert plus à rien.

- Tu crois dit Joseph, nous allons bien voir ! »

Il s'en retourna dans le central suivi par Adrien stupéfait et Auguste moqueur !

L'affaire dura exactement cinq minutes. Le temps que le radio relevé par Adrien dise oui, que le chef de poste obtienne le feu vert du lieutenant de Monvert et ils étaient partis.

Au passage, Joseph se retourna vers Adrien :

- Tu vois, c'est comme çà, merci quand même !

A 23h30, Adrien obtient son « QAP » de fin de service par sa station directrice basée à Philippeville. La soirée avait été épuisante, en raison de nombreux changements de fréquences pour éviter les brouillages et les messages parasites.

En principe, il n'y aurait plus d'émission jusqu'au matin. Il pouvait rentrer et dormir quelques heures car il aurait probablement à reprendre du service le lendemain en début de matinée ; par manque de personnel qualifié, les permanences sont devenues chaotiques et les horaires ne sont plus respectés.

 

§

 

C'est Michel qui l'a réveillé le lendemain :

- On t'attend au central, la relève n'est pas arrivée. Il est 8h30, tu as juste le temps de boire un jus.

Adrien se lève en grommelant et boit le café aimablement préparé par Michel puis il lui dit :

- Il faut qu'on discute. J'ai vu Joseph hier au soir, je lui ai parlé, mais ça n'a rien donné.

- Bon, on verra à ton retour. Vas-y maintenant, ils t'attendent »

Comme à l'accoutumée, Adrien traverse la petite cour et se dirige vers le porche qui lui permet de raccourcir considérablement l'itinéraire qui le conduit au central radio.

Devant le passage, un garde armé : » Ah, il y a eu des dégâts cette nuit se dit-il. Il y avait longtemps ! »

Pas un instant, il ne pense à l'opération menée la veille par ses amis et dont il ne sait rien.

- On ne passe pas, dit la sentinelle, il faut faire le tour.

- Pas pour moi dit Adrien qui montre son badge !

- Comme vous voulez chef, dit le soldat, un nouveau qui le connaît visiblement un peu.

Adrien passe la porte et, presque machinalement, jette un coup d'œil vers la « morgue » où s'affairent deux infirmiers en blouse blanche autour de deux corps nus pour une dernière toilette.

C'est alors qu'une horrible sensation d'angoisse le saisit. Derrière les deux hommes qui masquent les corps en partie, il croit apercevoir des reflets roux !

Il a l'impression que son cœur fait des ratés dans sa poitrine. La gorge nouée, il s'avance lentement, effrayé par ce qu'il pense trouver.

C'est alors que le second garde s'interpose :

- Laissez-tomber chef, faut pas voir ça !

Mais les deux infirmiers se sont écartés :

- Manquait plus que ça ! dit l'un d'eux. Allez, dégagez mon vieux !

Mais Adrien est incapable de bouger ! C'est bien son ami Joseph qui est allongé là. Son visage est calme, pas de blessures apparentes. On dirait qu'il se repose avec comme un sourire sur les lèvres.

Pendant que le garde l'entraîne, le tirant et le portant presque, il a une dernière vision de ce géant fort et beau : » Trop grand et trop bon pour mourir, pense t-il, ce n'est pas juste. »

Le soldat le lâche enfin et le suit des yeux alors qu'il s'éloigne pour rejoindre son poste.

Le chef de poste qui le reçoit est gêné :

- Excuse-moi, nous sommes au courant pour le sergent, mais le radio y est resté aussi et nous n'avons personne pour la relève, alors tu comprends !

Adrien « comprend ». Sans un mot, le cerveau vide, il branche son « vibro » et lance son premier appel de la matinée. Il sent que quelque chose de primordial s'est brisé en mille morceaux. L'absurde a gagné, le monde pour lui, ne sera plus jamais pareil !

Quelques jours plus tard, Auguste est revenu vers eux. Il n'en pouvait plus d'être seul avec ses idées noires, dit-il. C'est par lui qu'Adrien et Michel ont su exactement ce qui s'était passé et qui n'avait rien à voir avec les rumeurs qui circulaient.

Tout a commencé avec le départ d'Ahcène qui n'est pas resté longtemps sans donner de ses nouvelles.

En effet, selon lui il n'avait pas déserté et il réclamait sa paie ! Il était simplement rentré chez lui en « permission », et il comptait bien revenir.

Seulement voilà, à peine avait-il retrouvé ses parents, son frère et sa petite sœur que les Fells avaient débarqués alors qu'il était absent, en vadrouille avec les deux muletiers qu'il avait recrutés.

Ils avaient retourné et dévasté leur humble « gourbi », battu violemment son vieux père et son petit frère, récupéré son arme et son uniforme qu'il avait dissimulés dans un puits à sec.

- Qu'il vienne les chercher avaient-ils dit ! Sinon nous reviendrons et nous égorgerons tout le monde.

La rage au cœur, c'est ce qu'il avait fait, et ses « camarades » avaient cru, ou fait semblant de croire à sa désertion.

Comme il n'était pas le seul dans ce cas, ils lui avaient rendu son arme et sa tenue et même nommé sergent.

Mais Ahcène n'avait pas pardonné les violences envers les siens. Son père était à l'hôpital, victime de plusieurs fractures dont il ne guérirait peut-être pas. Sa mère, son frère et sa jeune sœur vivaient à présent dans la terreur de voir revenir leurs bourreaux.

Dès qu'il avait pu, par l'intermédiaire des deux muletiers qui lui étaient restés fidèles, il avait contacté Joseph. Le mot de passe étant « Rose des sables », ce dernier n'eut aucun doute quant à l'expéditeur !

Depuis, il le renseignait et pas seulement lui ! Son propre village coopérait. Auguste s'y rendait souvent, Joseph étant trop connu. Il était accompagné d'un officier SAS et il soutenait financièrement et matériellement la famille et une bonne partie du village.

Joseph et lui accomplissaient leur tâche : pacifier les populations, leur venir en aide et éradiquer les dangereux terroristes récalcitrants à leur mission civilisatrice.

Bref, ils faisaient le travail que la France avait renoncé à faire !

Joseph savait donc bien ce qu'il faisait, et il voulait ignorer le risque mortel qu'il courait et faisait courir à ses hommes.

Probablement qu'au départ, Ahcène avait voulu prendre un peu de vacances avant de rejoindre l'ALN et qu'il s'était fait piéger.

Mais le résultat était le même et Joseph entendait bien exploiter la situation jusqu'au bout. Lui aussi était devenu le prisonnier d'un enchaînement inéluctable d'événements en spirale ascendante qu'il ne pouvait plus interrompre.

Les « renseignements » fournis s'avérèrent rapidement excellents et les résultats immédiats. Bien sûr, cela ne pouvait durer. Très vite, les « compagnons » d'Ahcène durent se méfier et le surveiller.

Le soir, où Joseph demanda son aide à Adrien, avait tout de l'embuscade et du règlement de compte, mais pas plus que les autres fois et la tentation était trop forte de terminer sur un coup d'éclat. Il était question d'éradiquer à présent toute une « Katiba » avec ses principaux chefs.

Ils s'étaient donc rendus au lieu indiqué où Ahcène devait les attendre pour les conduire au PC des rebelles et en finir une fois pour toutes. Il espérait peut-être retrouver ainsi sa liberté.

Une fois sur place, le « stick » demanderait alors les renforts que les « bananes » pouvaient déplacer rapidement ; le lieutenant de Monvert devrait les tenir prêts.

Le rendez-vous était fixé devant un petit « Marabout » que Joseph connaissait bien à présent et qui est situé sur la route, à quelques kilomètres au sud d'El Milia.

La nuit était claire, malgré quelques nuages légers qui, de temps à autre, voilaient la lune. Un temps propice à une embuscade, se dit Auguste, de plus en plus angoissé !

Joseph conduisait, Auguste ayant une mauvaise vision de nuit. Il avançait prudemment, les phares éteints.

Chacun scrutait les alentours, le doigt sur la détente de son arme.

Le Marabout, petite construction blanche, apparut bientôt en bordure de route, au détour d'un virage. Pas de trace d'Ahcène aux environs.

Après avoir stoppé le véhicule, moteur au ralenti, Joseph fit un bref appel de phare, selon le signal convenu.

C'est alors que deux coups de feu extrêmement rapprochés partirent d'un emplacement situé de l'autre côté de la route. Le radio s'écroula sans un mot, atteint juste au dessus de l'œil gauche. Le deuxième projectile visait probablement Joseph ; la balle par chance se logea dans la crosse de son Mas 56 placé à sa gauche, dans son étrier. Sous l'impact, le fusil éclata en deux parties.

L'intention du tireur était claire : éliminer le chauffeur et si possible le radio, bloquer le véhicule, empêcher les passagers de battre en retraite puis aller sans danger à la curée.

C'était sans compter sur le sang froid de Joseph, qui loin de s'enfuir, et alors que ses hommes ouvraient un feu nourri, engagea une manœuvre habile qui plaça la Jeep face à l'ennemi. Ils se dissimulèrent ensuite entre elle et le Marabout, ce dernier faisant ainsi office de rempart dans leur dos.

Pendant quelques instants, l'échange de tir fut intense de part et d'autre, puis le calme revint brusquement, suivi d'un torrent d'insultes et de menaces proférées en français. Mario et Carol ne se privant pas de répondre et de tirailler bien inutilement, Joseph fit cesser le feu.

Brusquement, un homme, les mains attachées dans le dos et semblant être violement projeté en avant, surgit des taillis, c'était Ahcène !

Il n'avait pas fait plus de trois pas en titubant, qu'une courte rafale l'abattit. On s'aperçut plus tard qu'il avait déjà la gorge tranchée. Ses « amis » ne voulaient pas lui laisser la moindre chance.

Puis la fusillade reprit avec intensité. Bien camouflé, l'ennemi était invisible et les tirs précis. Ils avaient parmi eux au moins un excellent tireur. Impossible de bouger, dans ces conditions, la position ne pourra pas être tenue très longtemps.

Joseph prend alors une décision. Répondre avec des grenades offensives et la mitrailleuse légère AA 52 restée dans le véhicule sur son affût.

Ils pourront alors se dégager et prendre l'avantage, l'ennemi ne semblant pas très nombreux, car dans le cas contraire, ils auraient chargés. Probablement comptaient-ils sur l'effet de surprise et l'efficacité de leur tireur, pour en finir au plus vite et au moindre coût en hommes.

Mais pour récupérer l'arme, il faut se lever et s'exposer le temps de la sortir de son emplacement.

Joseph parvient à se saisir de la mitrailleuse, mais le corps du radio le gêne et il perd du temps. Enfin, il l'a en main et il se retourne pour rejoindre l'abri de la Jeep.

C'est à ce moment, qu'une balle dans le dos le projette au sol. Il ne bouge plus, les mains crispées sur la mitrailleuse.

- Il est mort, pense Auguste, mon Dieu quel désastre, faites qu'on s'en sorte !

Carol prend alors le commandement. Il aligne les grenades devant lui, prêtes au lancer. Mario se saisit de la mitrailleuse et Auguste de son Mas 56 qu'il a troqué contre son Pistolet Mitrailleur.

C'est alors un véritable déluge de feu qui s'abat sur les assaillants qui, finalement, cessent leur tir et décrochent en lançant encore quelques injures et promesses de mort.

Le silence revenu, les trois hommes s'approchent avec précaution du cadavre d'Ahcène et inspectent les lieux de l'embuscade.

Plus aucune trace des Djounouds, il faut partir et vite. Il n'y a plus rien à faire pour Joseph et le radio qu'ils allongent ainsi qu'Ahcène sur le plancher du véhicule.

Le lendemain, Auguste est convoqué devant le lieutenant de Monvert en compagnie de Carol et de Mario.

Les consignes sont claires : les deux hommes sont morts au cours d'une banale ouverture de route. Pas question de révéler les circonstances d'une opération que jamais personne ne reconnaîtra avoir ordonné.

Auguste doit expurger des affaires personnelles de Joseph tout ce qui peut avoir trait à cette « expédition » et ses activités au cours des derniers mois. Il ne faut pas « traumatiser » sa famille.

Auguste et Mario sont nommés caporaux. Ils auront aussi, comme Carol d'ailleurs, une belle médaille pour fait d'armes exceptionnel, qu'ils pourront montrer à leurs futurs enfants.

Ils ont bien servi la France.